Marine Le Pen et le front national: très proches du marxisme des origines

Les réactions du Front national à l’actualité économique, les mots que choisissent ses dirigeants pour exprimer leurs opinions sur le sujet, sont troublants. Si l’on ferme les yeux et si l’on écoute seulement la musique qui s’en dégage, l’impression s’impose que c’est un parti de la « vraie » gauche qui prend la parole et s’exprime.

Bien sûr, chacun connaît les différences, d’histoire et de parcours, entre l’extrême droite et le discours traditionnel des formations qui se revendiquent de la gauche française. Il ne s’agit pas ici d’amalgamer ce qui ne doit pas l’être, par bêtise ou goût de la provocation. Il s’agit plutôt de mettre en évidence la surprise que l’on éprouve, chaque fois que l’actualité en fournit l’occasion, à constater qu’un parti d’extrême droite parle comme le ferait un parti de la gauche radicale.

Opportunisme politique d’une formation qui cherche à attirer de nouveaux électeurs? Tromperie sur la marchandise à l’égard d’électeurs de droite déçus qui se tournent vers le Front national? Convictions réelles de certains dirigeants uniquement mus par un anti libéralisme dogmatique? Voilà quelques questions auxquelles nous tenterons de répondre en déconstruisant le discours frontiste, tel qu’il surgit dans l’actualité la plus récente.

Le premier ministre Manuel Valls l’a dit, mardi 15 mars 2016: il est favorable à une augmentation « significative » du point d’indice dans la fonction publique. Comment a réagi le Front national? Voici un extrait de son communiqué, publié le mercredi 16 mars:

« Le Front national est favorable au dégel du point d’indice des fonctionnaires, qu’il ne réclame pas lui simplement la veille d’échéances électorales majeures. Le point d’indice est gelé depuis une décision de Nicolas Sarkozy en 2010, ce qui n’est pas acceptable (…) Les Français sont confrontés à un immense problème de pouvoir d’achat qui touche les petits traitements de la fonction publique, les petits salaires du privé et les petites retraites. Dans le même temps cependant, le gouvernement doit exiger des grandes collectivités territoriales de réelles économies en cessant de recruter massivement des agents publics surnuméraires. »

L’argumentaire du Front national, tel qu’exposé dans ce communiqué, est riche d’enseignements sur son identité politique. Il est aussi précieux pour la mauvaise foi qui l’irrigue, et la mauvaise conscience qui affleure.

Factuellement, le Front national parle ici comme la CGT, le parti communiste ou le parti de gauche. Oui au dégel du point d’indice dans la fonction publique, parce que son gel a coûté cher aux fonctionnaires, ce que déplore le parti de Marine Le Pen, comme le font le communiste Pierre Laurent, le cégétiste Philippe Martinez ou Jean-Luc Mélenchon.

Dans son argumentaire, le FN rappelle que ce gel a été décidé en 2010 par Nicolas Sarkozy, alors président de la République. Ce qui est vrai. Mais pourquoi Nicolas a-t-il pris cette décision, jugée néfaste par le Front?

La crise financière de 2008, partie des Etats-Unis, a gravement déséquilibré le monde, donc l’Europe, et singulièrement la France. En effet, cette dernière, plutôt que d’adopter une politique de rigueur économique comme l’ont fait les Allemands, les Britanniques ou les Espagnols, a opté pour une politique, habituelle en France, de creusement des déficits.

Ainsi, alors que la moyenne des déficits budgétaires dans la première partie des années 2000 dans l’hexagone tournait autour de 30 milliards d’euros, les budgets 2009 et 2010 ont affiché des déficits records de 140 milliards d’euros. Autrement dit, le gouvernement Fillon, inspiré par Nicolas Sarkozy, a décidé de s’endetter encore davantage plutôt que de faire porter le poids du ralentissement économique mondial aux ménages et aux entreprises.

C’est dans ce contexte de dépense publique extrême, que nous paierons très cher un jour, qu’a été décidé le gel du point d’indice dans la fonction publique. Autrement dit, le gouvernement Fillon, peut-être effrayé par sa propre folie dépensière, a tenté d’économiser un peu de cet argent public si abondamment dilapidé.

Si l’on regarde la situation de l’époque dans son ensemble, on peut être amené à relativiser beaucoup cette mesure du gel d’indice. Faire exploser le déficit budgétaire et augmenter en même temps les fonctionnaires était tout bonnement impossible. A la fois par simple bon sens. Et puis, si nous avions manqué à ce point de discernement, les marchés financiers se seraient chargés de nous rappeler à l’ordre.

Occulter ce contexte pour condamner en 2016 une décision de 2010, c’est au choix ne pas avoir de mémoire, ou bien ne pas vouloir avoir de mémoire pour jouir sans frein de la démagogie la plus totale, ou alors, et c’est plus intéressant, nier toute idée de réalisme politique et considérer que l’endettement et la planche à billets sont les solutions pour sortir le pays de la crise.

Il est probable, mais pas certain car aucun débat sérieux n’existe sur ce point entre les dirigeants frontistes, que cette dernière hypothèse corresponde à la position ordinaire du Front national. Pour ce parti, rien ne serait important, ni la situation de concurrence des entreprises, ni l’augmentation de la dette, ni le poids prévisible de l’impôt car cette dette il faudra bien la rembourser un jour, ni les marchés financiers qui pourtant achètent des bons du Trésor et permettent le financement de la dette. Non, rien n’est important par rapport à la décision politique elle même qui ne doit être ni entravée, ni embarrassée, par les intérêts des autres acteurs de la vie économique. La souveraineté de l’Etat, pour le Front national, doit être conçue et entendue comme étant sans partage.

Il faut le noter: ce volontarisme économique est au coeur de la pensée de la gauche qui se dit vraiment de gauche. C’est elle qui a ruiné la France entre 1981 et 1983 et c’est en réaction à cette pensée que la gauche s’est fracturée à partir de 1984 entre les tenants d’un certain réalisme et ceux qui ont jugé que cette prise en compte d’intérêts extérieurs à l’Etat était la marque d’une capitulation devant les forces du libéralisme. Ce débat, posé tel quel à la gauche française en 1984, demeure vivace, on le voit, encore aujourd’hui.

C’est donc ici qu’il faut constater le ralliement du Front national à la gauche qui se nomme désormais soit frondeuse, soit radicale. D’une certaine manière, ceci est stupéfiant. Notamment parce que nous ne pouvons pas dater, avec certitude, précision, la date du basculement du FN vers l’idéologie de gauche, ni les voies de ce basculement. Tout ce que nous pouvons faire, c’est aligner les indices.

Eric Zemmour, penseur de l’extrême droite, signe un livre intensément, et bêtement, hostile au libéralisme, sous toutes ces formes et toutes ces manifestations. Marine Le Pen professe un anti américanisme primaire et supérieur, essentiellement par hostilité au libéralisme. La volonté de sortir de l’euro est d’ailleurs essentiellement motivée par ce ressort: retrouver, dit le FN, la souveraineté monétaire, expression qui cache à peine l’idéal de ce parti de pouvoir pratiquer une politique économique dégagée de toutes contraintes extérieures, une vielle chimère qui nourrit la pensée d’une partie de la gauche depuis la parution des traités économiques de Karl Marx.

Bien sûr, l’écrire comme cela est amusant parce que presque entièrement vrai: le Front national d’aujourd’hui n’est pas loin d’être purement marxiste.

C’est pour cette raison qu’était évoquée tout à l’heure la mauvaise conscience qui malgré tout affleure. A sa pétition de principe condamnant le gel du point d’indice, le FN ajoute dans son communiqué la nécessité de « cesser le recrutement massif des agents surnuméraires. »

D’abord, la formule des « agents surnuméraires », incompréhensible, fait sourire. Par sa préciosité, on la croirait écrite, ou inspirée, par Jean-Marie Le Pen. Sur le fond, elle ne veut rien dire. Combien sont, selon le FN lui même, ces agents « surnuméraires »? Ou sont-ils? Dans quels services? Quand à les supprimer, quelle serait l’économie qui en résulterait? On doute qu’elle soit à la hauteur des sommes en jeu, et on imagine facilement que la formule a pris place à cet endroit là pour tenter de compenser un peu l’impression de franc gauchisme qui se dégage de l’expression frontiste sur le sujet.

L’anti libéralisme radical se retrouve aussi dans les positions du Front national à propos de la loi El Khomri visant à réformer le code du travail.

Ce texte cristallise un rejet très fort à l’intérieur du parti socialiste, et à fortiori dans toutes les formations, politiques, associatives, syndicales, qui se positionnent à la gauche du parti socialiste. Cependant, parmi tous les qualificatifs employés, ceux qu’utilisent le Front national sont parmi les plus violents.

Ainsi, Florian Philippot, vice-président du FN, a demandé le retrait du texte, comme la CGT ou Force Ouvrière, en le qualifiant de « choc de précarisation », formule d’origine syndicale, et même d’ « infâme ».

Sur ce dernier adjectif, deux remarques. La première tient à sa violence. Le dictionnaire nous indique qu’est « infâme » ce qui « cause du dégoût par son caractère fil, bas, indigne. » Pour un projet de loi modifiant le code du travail, l’expression d’un dégoût aussi fort est exceptionnelle. Elle paraît même avoir choqué le maire de Béziers, Robert Menard, frontiste de coeur, qui n’a pu s’empêcher de déclarer à propos de cette déclaration de Florian Philippot:

« Ce sont exactement les mêmes mots qu’un cégétiste il y a vingt ans. C’est un vocabulaire d’un autre temps sur une réalité des entreprises infiniment plus complexe. »

Robert Menard est là au coeur du problème que connaît le Front national aujourd’hui: son lien avec la réalité. En qualifiant d’infâme le projet El Khomri, Florian Philippot exprime un rapport émotionnel au texte plutôt que politique, un rapport virtuel, un peu comme s’il venait de lire la dernière page du « Manifeste communiste » et brûlait d’envie de faire rendre gorge aux « infâmes » capitalistes exploiteurs de la classe ouvrière. Pour mémoire, et à l’attention de nos plus jeunes lecteurs, rappelons que « Le Manifeste communiste » de Karl Marx a été publié pour la première fois le 21 février 1848.

Un dernier mot sur l’adjectif « infâme » qui permet de bien situer le débat économique dans l’univers mental du Front national.

Le 11 janvier 2013, Bruno Gollnish, figure historique du Front national qualifiait d’ « infâme » le projet de loi de « mariage pour tous, présenté par Christiane Taubira, garde des Sceaux. Le hasard, ici, n’existe pas. Quand on veut dire son indignation extrême au Front national, on sort l’adjectif idoine. C’est là un signe de reconnaissance, de ralliement, la marque profonde d’une identité.

Au vu du chemin qu’elle a parcouru et de ce qu’est devenue sa doctrine économique, Marine Le Pen pourrait très bien, sur la base de cette « infamie », appeler « les prolétaires de tous les pays » à rallier son parti et sa candidature. Mais elle n’ose pas, pour l’instant… Peut-être un reste de modestie et de délicatesse, vestiges d’une éducation ancienne.