Marine Le Pen: analyse d’un sentiment de toute puissance

Le terrorisme étant au coeur de l’actualité, le Front national s’exprime, légitiment, beaucoup sur le sujet. Il puise dans cette réalité tragique la preuve, selon lui, de la justesse de ses analyses, et la pertinence, pense-t-il, de ses solutions.

A l’occasion de ces interventions, quelques phrases retiennent l’attention, des phrases singulières qu’il convient de déconstruire car elles illustrent bien l’arrogance et les certitudes dans lesquelles baignent les responsables du Front national, semblables en cela à leurs adversaires de droite ou de gauche, tant il est vrai que la politique française n’a jamais pêché par excès de modestie ou de prudence.

Invitée de BFMTV, le soir du dimanche 20 mars, Marion Marechal-Le Pen, députée du Vaucluse, a dit ceci:

« Si les mesures du Front national avaient été mises en place au moment des attentats du 13 novembre, il n’y aurait probablement pas eu de 13 novembre. »

Phrase outrancière, bien sûr, naïve ou cynique, on ne sait exactement, gênante aussi si l’on songe aux sentiments que doivent éprouver les victimes directes et indirectes de cette funeste journée devant ce qui ressemble à une récupération politicienne.

L’envolée de la jeune femme à propos du terrorisme remet en mémoire une citation fréquemment utilisée sur le sujet par la présidente de son parti, Marine Le Pen.

A la mi-mars 2012, en pleine campagne présidentielle, Mohamed Merah sème la terreur en assassinant des militaires et des enfants juifs dans la région de Toulouse. Des propos rapportés lui prêtent l’intention de mettre la France « à genoux ». Son délire meurtrier sera stoppé par les balles du RAID, le 22 mars 2012.

Trois jours plus tard, Marine Le Pen tient un important meeting à Nantes. Dans un long discours consacré au terrorisme, elle utilise la phrase de Merah et la retourne à son profit en déclarant:

« Je mettrai l’islam radical à genoux ».

La formule lui plait, visiblement, et demeure dans son esprit, puisqu’elle l’utilise quelques années plus tard, le 29 août 2015 exactement, devant son auditoire, réuni à Brachay, village de Haute-Marne qui a eu le bon goût de voter pour elle à 72% lors du premier tour de l’élection présidentielle:

Oui, répète t-elle, « je mettrai l’islam radical à genoux. »

Et elle la répète, décidément séduite, le 6 septembre 2015, lors de son discours de conclusion de l’université d’été du FN, à Marseille, avec toutefois une variante:

« Je mettrai les islamistes à genoux. »

Enfin, pour qu’elle pénètre bien les esprits, la formule est diffusée le même jour sur son compte Twitter:

« J’ai dit tout récemment que je mettrai l’islam radical à genoux! Je vous le redis ici, mes chers compatriotes! »

Les mots choisis, puis répétés, martelés, captent l’esprit car ils disent une intention, et révèlent une psychologie.

Avec sa formule, Marine Le Pen n’évoque pas l’arrestation des terroristes, ou bien leur neutralisation. Non, ce qu’elle suggère est très différent. En projetant de les « mettre à genoux », c’est leur humiliation qu’elle évoque, ou pour mieux dire, sa posture de domination sur des êtres dangereux et détestables qu’elle met en scène. Il ne lui suffit visiblement pas d’assurer la protection des Français, il faut qu’en outre ceux qui menacent leur sécurité soient contraints de s’agenouiller, de se soumettre, de reconnaître sa supériorité, et sa force.

Quand Marine Le Pen entend la formule de Mohamed Merah, elle s’en saisit et l’utilise à son profit pour cette seule raison qu’elle exprime parfaitement sa conception psychologique de la politique. Régler les problèmes ne lui suffit pas, il faut aussi montrer qui est le plus fort, qui est le patron, qui est le chef.

On peut voir là la manifestation d’un ego mal maîtrisé, un manque d’humilité, et aussi une conception égoïste de la politique dont l’action doit normalement être entendue comme étant au service des autres, alors qu’elle résonne ici comme la poursuite d’une satisfaction personnelle, voire intime.

A ce propos, il faut rapporter le mot de Donald Trump, l’effrayant candidat américain, qui dit lui vouloir « dézinguer Daesh ». Le verbe est stupide, enfantin. Éliminer Daesh suffit, et sonne plus juste que ce « dézinguer », où l’on voit poindre la recherche d’un désir personnel illégitime et malsain.

Dans la phrase de Marine Le Pen, il y a aussi l’utilisation du « je »… « Je mettrai à genoux »… L’utilisation de ce pronom personnel a quelque chose d’enfantin, au sens où un enfant, ignorant du monde, pense sincèrement posséder cette forme de toute puissance sur les êtres et les éléments qui lui permettra de soumettre la réalité à ses désirs.

« je » est un piège en politique, car c’est une grave erreur de penser que les autres acteurs de la vie publique, à l’intérieur ou à l’extérieur, vont se plier à ce que veut « je ». Ce volontarisme politique est courant en France, pratiquement ordinaire, appliqué souvent à l’économie, et nous ne comptons plus les échecs de cette démarche qui fait croire aux électeurs, le temps d’une campagne, que « je » triomphera, avant que « je » ne s’abîme au contact du pouvoir.

Dans la lutte contre le terrorisme, ce « je » dominateur est aussi coupable pour l’isolement au il suggère. Dans ce domaine plus que dans tout autre, la coopération entre pays, la mise en commun de données, les abandons de souveraineté à diverses structures supranationales, sont nécessaires, voire indispensables.

Aujourd’hui, le poseur de bombes saute les frontières, parcourt les continents, met en place des réseaux internationaux de solidarité. Pour être efficace, la lutte doit être engagée à cette échelle, transnationale, ce qu’un courant de pensée abusivement souverainiste a du mal à concevoir, et à accepter.

Ces considérations n’encombre y pas le raisonnement de Marine Le Pen. Sa conception de la politique emprunte à des archaïsmes maintes fois observés en France. Il suffit de vouloir pour pouvoir… C’est ce qu’ont pensé François Mitterrand en 1981, Jacques Chirac en 1995 et Nicolas Sarkozy en 2007. Jamais, le résultat n’a été probant. Mais c’est en ceci que Marine Le Pen est vraiment française, en s’imaginant seule au monde, et capable de modeler l’environnement à ses envies.

On comprend alors qu’à force de baigner dans cet environnement volontariste, Marion Marechal-Le Pen ait fini par croire, elle aussi, que la volonté triomphe de tous les obstacles. D’où son affirmation selon laquelle il suffirait que les mesures du Front national soient appliquées pour que nous soyons préservés du terrorisme.

Le raisonnement est simple: si sa tante l’affirme, c’est donc que c’est vrai. La réalité, hélas, est légèrement plus complexe.