C’est officiel, Copé déteste Sarkozy

Les Républicains désigneront en novembre leur candidat à l’élection présidentielle de 2017. D’ici là, se déroulera une campagne électorale dont tout indique qu’elle sera inhabituellement violente entre les membres d’un même parti. Une preuve vient d’en être apportée par Jean-Francois Copé, interviewé dans Le Parisien du samedi 12 mars 2016.


Cet entretien, à la tonalité singulière, est injustement passé inaperçu. L’ancien président de l’UMP théorise pour l’occasion l’existence de trois droites:

« Pour moi, il y a trois droites dans cette primaire. Celle qui a toujours reculé, obsédée à l’idée de séduire ceux qui n’ont pas voté pour elle, sensible au dernier sondage et qui finit par ne pas faire ce pourquoi elle a été élue et finalement est battue. Comme ce fut le cas en 2012. Il y a la droite populiste, une droite Donald Trump qui fait croire, par exemple, qu’il suffit de réduire le nombre de députés pour régler les problèmes de la France. Et la droite décomplexée que je défends. Une droite fière de ce qu’elle est et qui, contrairement à ce qui a pu être dit, n’est ni excessive ni extrémiste. »

Tout est dit, en quelques phrases, qui pour cette raison, méritent d’être déconstruites.

Cette théorisation de trois droites françaises ne doit rien à une démarche universitaire, ni même à une étude poussée des positions des uns ou des autres. On sent au contraire, dans l’exposé sommaire de Jean-François Copé, de la rage, et aussi l’avertissement qu’il utilisera tous les arguments, les plus méchants ou de la plus parfaite mauvaise foi, dans cette campagne électorale interne aux Républicains.

La première droite, celle qui « a toujours reculé » selon Jean-François Copé, est bien entendu celle qu’incarne, selon lui Nicolas Sarkozy. D’ailleurs, pour qu’on le comprenne bien, il ajoute qu’elle est « finalement battue, comme ce fut le cas en 2012. » Pas de doute, donc, sur le récipiendaire de la baffe.

Sur quoi, exactement, Nicolas Sarkozy a-t-il reculé durant son quinquennat? Ou plutôt, à quoi pense Jean-François Copé quand il le dit? Il ne l’indique pas, et sans doute ne pense-t-il à rien de précis car son intention dans ce passage est visiblement ailleurs, et notamment dans la délivrance d’un message très personnel à l’égard du chef de l’Etat. L’ancien président de l’UMP assure en effet que cette droite qui recule est « sensible au dernier sondage ». En soi, la phrase est déjà vache, mais acceptable. Elle est un peu moins sans doute pour Nicolas Sarkozy qui comprend clairement l’allusion le concernant, celle de l’instruction judiciaire en cours sur, justement, la batterie de sondages réalisée à l’Elysee de 2007 à 2012 dans des conditions financières qui intriguent la justice.

Que Jean-Francois Copé se permette, au moment où il entre en campagne, une allusion de ce genre en dit long sur sa détermination à faire souffrir l’ancien chef de l’Etat. D’ailleurs, un peu plus loin dans l’interview, il ajoute ceci:

« J’ai une autre particularité que mes concurrents n’ont pas: c’est que je n’ai pas été membre du gouvernement entre 2007 et 2012. Ce qui me donne un certain recul. On ne peut pas mettre sur le même plan des gens qui ont dirigé la France et d’autres qui ne l’ont pas dirigée. »

L’argument est fallacieux. Formellement vrai, Copé n’a pas été ministre dans la période évoquée, il est politiquement faux. En tant que président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, puis comme président de l’UMP, il a validé, voté, soutenu, défendu, chacun des actes du gouvernement, ce qui est ordinaire et normal. D’où un distinguo assez vain entre « ceux qui ont dirigé la France et ceux qui ne l’ont pas fait. » Qu’il le reconnaisse ou non, Jean-François Copé a bien évidement fait partie des dirigeants du pays pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Bien sûr, ici, la bonne foi n’est ni convoquée, ni requise. La seule chose qui importe à Jean-François Copé, c’est de charger le cabas de l’ex président de la République. D’une certaine manière, son message est le suivant: Sarkozy, on a essayé, et je n’ai pas envie qu’on recommence. On imagine l’accueil que doit faire l’ancien chef de l’Etat à ce type de positionnement… Il doit en être d’autant plus agacé qu’il sait bien que c’est son principal point faible: il a essayé, et il a échoué. La preuve? Sa défaite, en 2012, aimablement rappelée par Copé dans sa tirade.

Voilà la question centrale: pour ou contre Sarkozy, et Jean-François Copé a clairement choisi son camp. Le reste est presque anecdotique, et notamment la théorisation très sommaire de la deuxième droite, la droite Trump, comprendre la droite démagogique que semble incarner parfaitement à ses yeux Bruno Le Maire, qui n’a au fond que le tort de prendre la place du « petit jeune » en politique, une place longtemps occupée par Copé lui-même mais qui, le temps passant toujours trop vite, a maintenant franchi les rives de la cinquantaine.

Reste la troisième droite, la droite décomplexée parait-il, la sienne, sur laquelle il est intéressant de s’attarder, à la fois pour pointer les non-dits de la formule, et aussi pour décrypter la stratégie et les objectifs de l’ancien président de l’UMP.

En quoi la droite que veut incarner Jean-Francois Copé est-elle décomplexée? Sur quels sujets? Dans quels domaines? En matière d’économie, dans le discours en tout cas, il n’y a aucun complexe, la posture libérale étant pour l’instant nettement mise en avant, par lui et par ses concurrents des Républicains. En matière de sécurité aussi, la droite est depuis un certain nombre d’années assez totalement décomplexée. Donc, il faut chercher ailleurs. Peut-on imaginer, puisque l’action d’un président de la République se déploie essentiellement dans ce domaine, que Jean-Francois Copé plaide pour une diplomatie décomplexée? Poser la question, c’est en mesurer l’absurdité, et l’incapacité à expliquer le début du commencement d’un complexe dans ce champ particulier.

Alors, il reste un terrain où peut-être la parole se situe en deçà de la pensée, et les préconisations en deçà des envies. Il s’agit de l’immigration, de l’islam, de la place actuelle de cette religion dans la société française, de la place qu’il faudrait lui faire ou ne pas lui faire. Si c’est en cela qu’il souhaite décomplexer son discours, qu’il le fasse, clairement, tranquillement, pour que nous puissions à la fois percevoir son originalité, et aussi ce qui continuerait à le séparer du Front national.

D’ailleurs, cette interrogation sur la décomplexion en entraîne une autre: pourquoi Jean-Francois Copé démarre-t-il ainsi, pied au plancher?

Sauf à vivre totalement hors du temps, il ne peut imaginer une seconde remporter l’investiture de son parti pour l’élection présidentielle de l’année prochaine. Son image est trop dégradée, fragilisée par l’affaire Bygmalion, détériorée par le soupçon de fraude et de mensonges lors de l’élection à la présidence de l’UMP voici quatre ans, brouillée par le sentiment perpétuel d’artificialité et de calcul qui se dégage de sa démarche politique depuis des années, pour qu’il puisse un instant imaginer gagner le concours. Et s’il s’enfermait dans cette rêverie, le résultat du premier tour le ramènerait brutalement sur terre.

L’homme est suffisamment fin, en réalité, pour éviter de se payer d’illusions. Le rôle qu’il peut jouer dans cette primaire, et dont il est conscient, est plus réduit, rabougri même, mais probablement satisfaisant car de nature à répondre à des émotions personnelles fortes et dissimulées par les discours et les postures.

Ce rôle, pour le dire simplement, est purement négatif. Tout ce à quoi peut prétendre Jean-François Copé, c’est à une action négative, nuisible, pour Nicolas Sarkozy auquel le lie désormais un ressentiment profond. Chacun de ses arguments, durant la campagne, visera à dévaloriser la volonté de L’ancien chef de l’Etat de retourner à l’Elysée. Cette « droite » qui recule, voilà l’ennemi, et voilà donc le mot d’ordre de la campagne copéiste.

Que fera-t-il ensuite du maigre capital électoral qu’il aura amassé, quelques pour cents, variables en fonction du nombre de candidats sur la ligne de départ? A part les apporter à Alain Juppé, on ne voit pas bien, même si on douter que le maire de Bordeaux incarne un jour la décomplexion de la droite.

La politique est parfois ainsi faite. Le jeu entre les hommes, les émotions qui les séparent, les vengeances qui se murissent, comptent bien davantage que les projets qui les opposent et les idées qui les distinguent. Se désoler de ce constat est assez puéril, car ce serait négliger que la politique est une activité humaine, et donc affectée, comme toutes les activités de ce type, par les humeurs et les passions. Le négliger, pour dire la même chose différemment, c’est réclamer à la politique d’être ce qu’elle ne sera jamais: une activité froide, cérébrale, purement intellectuelle. Et c’est donc prendre le risque d’être déçu, ce que nous sommes d’ailleurs en France depuis bien longtemps.

La primaire des Républicains, comme avant elle celle des socialistes en 2011, sera une palette assez complète de ce peut offrir la politique. Deux ou trois candidats sérieux pour la victoire, accompagnés d’autres prétendants mus par des calculs plus personnels, égoïstes, anticipant des étapes futures et se servant du rendez-vous électoral comme d’un marche-pied.

Et puis, compte tenu des histoires de famille, certains aussi participent avec au coeur la vengeance et le mépris, véritables Monte-Christo de la politique, qui ne vivent que pour faire trébucher ceux qu’ils jugent responsables de leurs malheurs personnels.

Voilà d’où vient Jean-François Copé, l’un des candidats de ces primaires, directement issu des pages d’Alexandre Dumas qui connaissait jusque dans ses replis secrets l’âme des hommes et mesurait la manière dont les sentiments guidaient les actions, des plus héroïques aux plus mesquines.